Dans un monde en constante évolution, les échanges universitaires transfrontaliers jouent un rôle primordial dans le dialogue interculturel et la compréhension mutuelle. France-Oural.org est ravi d'accueillir aujourd'hui la Professeure Hélène Dubois, figure éminente de la géographie humaine et des relations internationales, pour une discussion approfondie sur la coopération académique franco-russe. Avec quinze années d'expérience, notamment avec les dynamiques universités de l'Oural comme Ekaterinbourg et Perm, elle nous éclairera sur les enjeux, les réussites et les perspectives de ces partenariats essentiels pour l'enrichissement mutuel de nos nations et de nos systèmes éducatifs.
Professeure de géographie humaine, spécialiste des relations universitaires transfrontalières, université de Strasbourg, quinze ans d'expérience
Nous retrouvons la Professeure Dubois dans son bureau lumineux à Strasbourg, un espace où cartes géographiques et ouvrages spécialisés se côtoient, témoignant de sa passion pour les territoires et les liens qui les unissent. L’atmosphère est studieuse mais chaleureuse, propice à un échange éclairé sur un sujet qui lui tient visiblement à cœur : la construction de ponts intellectuels entre la France et la Russie, au-delà des considérations géopolitiques fluctuantes.
Un parcours personnel dédié aux échanges
Camille Andreev : Professeure Dubois, votre parcours est impressionnant. Qu'est-ce qui vous a initialement attirée vers cette spécialisation, la géographie humaine et les relations universitaires transfrontalières, et plus spécifiquement vers la coopération franco-russe ?
Professeure Hélène Dubois : Mon intérêt pour la géographie humaine a toujours été ancré dans une curiosité profonde pour la manière dont les sociétés s'organisent, interagissent et échangent au-delà des frontières physiques. J'ai été particulièrement fascinée par les espaces transfrontaliers, ces zones où les cultures se rencontrent, se mêlent et se transforment. La Russie, avec son immensité géographique, sa richesse culturelle et son histoire complexe de relations avec l'Europe, s'est imposée comme un terrain d'étude et de coopération privilégié. Au début de ma carrière, lors d'un séjour de recherche en Europe de l'Est, j'ai eu l'occasion d'approfondir mes connaissances sur les dynamiques post-soviétiques et j'ai été frappée par le potentiel inexploité des échanges académiques. J'ai constaté que malgré les différences systémiques, il existait une soif mutuelle de connaissance et de partage entre les universitaires français et russes. J'ai alors décidé d'orienter mes recherches et mon engagement vers la facilitation de ces échanges, convaincue que l'université est un lieu unique pour construire des ponts de compréhension et de confiance. La géographie, en tant que discipline holistique, m'a permis d'appréhender les dimensions spatiales, culturelles, économiques et politiques de cette coopération, et de comprendre comment les institutions universitaires peuvent agir comme des vecteurs puissants de diplomatie douce. C'est une œuvre de longue haleine, mais profondément gratifiante.
L’histoire des partenariats universitaires franco-russes
Camille Andreev : Les partenariats universitaires franco-russes ont une histoire riche. Pourriez-vous nous éclairer sur les grandes étapes et les évolutions marquantes de cette coopération, peut-être en intégrant l'un des liens pertinents que nous avons préparés ?
Professeure Hélène Dubois : Effectivement, la coopération universitaire entre la France et la Russie n'est pas un phénomène récent ; elle s'inscrit dans une tradition d'échanges intellectuels qui remonte à plusieurs siècles. Après une période de relatif isolement durant la Guerre Froide, les années 1990 ont marqué un renouveau spectaculaire, avec l'ouverture des frontières et une volonté partagée de reconstruire des liens. La France, forte de son réseau d'Alliances Françaises et de son attrait culturel, a été l'un des premiers pays européens à intensifier ses partenariats. Nous avons vu émerger de nombreux accords bilatéraux entre universités, souvent axés sur les sciences humaines et sociales, les langues et la littérature, mais aussi les sciences exactes et l'ingénierie. Les années 2000 ont consolidé ces fondations, avec le développement de programmes de double diplôme, l'accroissement de la mobilité étudiante et enseignante, et l'émergence de projets de recherche conjoints. Des structures comme Campus France ou l'Agence Universitaire de la Francophonie ont joué un rôle clé dans la professionnalisation et la structuration de ces échanges. Malgré les fluctuations géopolitiques, les liens académiques ont souvent démontré une remarquable résilience, prouvant que le savoir et la recherche transcendent les divergences politiques.Aujourd’hui, nous explorons de nouvelles voies, notamment via des collaborations à distance et des projets innovants, comme nous pouvons le voir dans l’article sur la cooperation universitaire France-Russie dans l’Oural, qui illustre bien cette dynamique constante et adaptable. Pour prolonger cette réflexion, des plateformes francophones dédiées à la découverte de la Russie offrent un éclairage complémentaire sur ces dynamiques territoriales et culturelles.
La place particulière de l’Oural dans les échanges
Camille Andreev : L'Oural, avec des villes comme Ekaterinbourg, Perm ou Oufa, occupe une place singulière dans cette coopération. Qu'est-ce qui rend cette région si particulière pour les échanges universitaires franco-russes ?
Professeure Hélène Dubois : L'Oural est une région absolument fascinante et stratégique pour la coopération franco-russe, et ce pour plusieurs raisons. Géographiquement, c'est un pont entre l'Europe et l'Asie, un carrefour de cultures et d'influences. Ses universités, notamment à Ekaterinbourg et Perm, sont des pôles d'excellence reconnus, non seulement dans les domaines techniques et scientifiques – héritage de son passé industriel et militaire – mais aussi en sciences humaines. Ces établissements sont souvent très ouverts à l'international et très dynamiques. De plus, l'Oural est une mosaïque ethnique et culturelle unique, abritant de nombreux peuples autochtones, et une région où l'on perçoit une identité russe distincte, moins centrée sur Moscou ou Saint-Pétersbourg. Cette diversité offre des perspectives de recherche très riches, notamment pour la géographie humaine, l'ethnologie ou la sociologie. Les universités de l'Oural ont montré une grande proactivité dans la recherche de partenaires français, souvent avec une approche très pragmatique et orientée vers des résultats concrets, que ce soit en termes de double diplôme, de stages ou de projets de recherche conjoints. Cette ouverture se manifeste aussi par un intérêt marqué pour la langue et la culture françaises.C’est une région où les échanges, bien que parfois moins médiatisés que ceux des capitales, sont souvent plus profonds et ancrés dans les réalités locales, ce qui crée des liens particulièrement durables et significatifs. C’est un véritable cœur battant pour les échanges, où l’on peut aussi découvrir, à travers le portrait d’une ethnologue spécialiste des Bachkirs et Tatars de l’Oural, les peuples autochtones qui enrichissent encore cette complexité culturelle.

Programmes d’échange étudiants concrets
Camille Andreev : Concrètement, quels types de programmes d'échange sont mis en œuvre pour les étudiants français souhaitant étudier dans l'Oural, ou pour les étudiants russes venant en France ? Quelles sont les opportunités les plus courantes ?
Professeure Hélène Dubois : Pour les étudiants, les opportunités sont variées et s'adaptent aux niveaux d'études et aux disciplines. Les programmes les plus courants sont les échanges de semestre ou d'année complète via des accords bilatéraux entre nos universités. Ces accords permettent aux étudiants de suivre des cours et de valider des crédits ECTS sans payer de frais de scolarité supplémentaires dans l'université d'accueil. Nous avons aussi développé des programmes de double diplôme, notamment en master, où les étudiants passent une année dans chaque pays et obtiennent un diplôme reconnu par les deux institutions. Ces doubles diplômes sont particulièrement valorisés sur le marché du travail car ils attestent d'une double compétence linguistique et culturelle, en plus de l'expertise académique. Pour les doctorants, il existe des cotutelles de thèse, un dispositif qui permet à un étudiant de préparer sa thèse sous la direction de deux directeurs de recherche, l'un français et l'autre russe, et d'obtenir un diplôme des deux pays. Au-delà des études formelles, nous encourageons également les stages de recherche ou en entreprise, ainsi que la participation à des écoles d'été ou des séminaires intensifs. L'objectif est toujours de favoriser une immersion culturelle et académique complète. Des bourses de mobilité, qu'elles soient françaises (comme les bourses du gouvernement français) ou russes, sont souvent disponibles pour soutenir financièrement ces mobilités, rendant ces expériences accessibles à un plus grand nombre d'étudiants. Ces programmes sont le cœur de la coopération, illustrant la volonté de bâtir des ponts durables.
Obstacles administratifs et visas
Camille Andreev : Malgré l'enthousiasme, la mise en œuvre de ces échanges n'est pas sans défis. Quels sont les principaux obstacles administratifs que rencontrent les étudiants et les universitaires, notamment en matière de visas, et comment tentez-vous de les surmonter ?
Professeure Hélène Dubois : Les obstacles administratifs constituent malheureusement un défi persistant, et la question des visas est souvent en tête de liste. Pour les étudiants et les chercheurs russes venant en France, l'obtention d'un visa étudiant ou scientifique peut être un processus long et complexe, exigeant de nombreux documents, des délais parfois imprévisibles et des coûts non négligeables. De notre côté, les universités françaises et Campus France s'efforcent de simplifier les démarches en fournissant des attestations d'accueil claires et en guidant les candidats à travers le processus, mais nous dépendons des décisions consulaires. Inversement, pour les étudiants français souhaitant partir en Russie, le processus de visa peut également être chronophage. La Russie exige une invitation officielle de l'université d'accueil, et le dossier doit être méticuleusement préparé. Les changements réguliers des procédures ou des exigences documentaires peuvent compliquer la tâche. Au-delà des visas, nous rencontrons parfois des difficultés liées à la reconnaissance des diplômes et des crédits, même si les accords bilatéraux et le processus de Bologne ont largement contribué à harmoniser les systèmes. La gestion des assurances, des logements, et les différences de système bancaire sont d'autres aspects qui nécessitent un accompagnement rigoureux de la part de nos services de relations internationales. Pour surmonter ces défis, nous misons sur une communication proactive avec les consulats, des partenariats solides avec les universités russes pour anticiper les problématiques, et un soutien constant de nos équipes aux étudiants. C'est un travail de patience et de persévérance, mais les bénéfices de ces échanges justifient amplement cet investissement.
La recherche en sciences humaines et la géographie sur l’Oural, un terrain d’étude unique
Camille Andreev : Madame la Professeure, votre expertise en géographie humaine et vos liens avec l'Oural sont particulièrement pertinents. Pourriez-vous nous éclairer sur les spécificités de la recherche en sciences humaines et en géographie concernant cette région ? Quels sont les défis et les opportunités que présente l'Oural pour ces disciplines, et comment la coopération franco-russe a-t-elle contribué à enrichir cette compréhension ?
Professeure Hélène Dubois : L'Oural est, en effet, un terrain d'étude d'une richesse inouïe pour les sciences humaines et la géographie. Sa position charnière entre l'Europe et l'Asie, sa diversité ethnique et culturelle — avec des populations comme les Bachkirs, les Tatars, les Oudmourtes, pour n'en citer que quelques-unes — et son histoire industrielle et environnementale complexe en font un véritable laboratoire à ciel ouvert. En géographie humaine, nous nous intéressons particulièrement aux dynamiques territoriales, aux transformations urbaines post-soviétiques, aux migrations internes et internationales, ainsi qu'aux questions de développement régional et de gestion des ressources. La dualité de l'Oural, à la fois berceau de l'industrialisation russe et région aux paysages naturels grandioses, offre des perspectives de recherche uniques sur l'interaction entre l'homme et son environnement.
Les défis sont nombreux : l’accès aux données statistiques fiables, la complexité linguistique et culturelle pour les enquêtes de terrain, et bien sûr, les contraintes logistiques liées à l’immensité du territoire. Cependant, la coopération franco-russe a été essentielle pour surmonter ces obstacles. Nos partenariats avec les universités d’Ekaterinbourg et de Perm, par exemple, ont permis des projets conjoints d’une grande valeur. Nous avons pu mener des études comparatives sur la résilience des villes industrielles, analyser les politiques d’aménagement du territoire ou encore explorer les patrimoines immatériels. Ces collaborations ont enrichi nos méthodologies, offert des perspectives croisées et permis à nos étudiants d’acquérir une expérience de terrain irremplaçable, forgeant ainsi une compréhension plus nuancée et profonde de cette région fascinante.
L’impact du contexte géopolitique récent sur les échanges universitaires
Camille Andreev : Le contexte géopolitique actuel a indéniablement tendu les relations internationales. Comment cette situation a-t-elle spécifiquement impacté les échanges universitaires et la coopération scientifique entre la France et la Russie, notamment pour les partenariats que vous avez évoqués avec l'Oural ? Quelles adaptations ont dû être mises en place, et quelles sont les conséquences à long terme que vous anticipez ?
Professeure Hélène Dubois : L'impact a été brutal et profond. Dès février 2022, la quasi-totalité des programmes d'échanges institutionnels, des mobilités étudiantes et enseignantes, ainsi que des projets de recherche conjoints impliquant des financements publics ont été suspendus. Pour des partenariats comme ceux que nous avions avec Ekaterinbourg et Perm, cela a signifié l'arrêt net de collaborations souvent construites sur plus d'une décennie. C'est une perte immense, non seulement pour les institutions, mais surtout pour les individus : les étudiants qui rêvaient d'une expérience à l'étranger, les jeunes chercheurs qui voyaient leurs perspectives de carrière internationale s'amenuiser, et les équipes qui avaient tissé des liens de confiance et d'amitié.
Les adaptations ont été difficiles. Certains ont tenté de maintenir des liens à titre individuel, via des visioconférences ou des publications communes, mais sans le cadre institutionnel et les financements, la dynamique est tout autre. Nous avons vu une réorientation forcée vers d’autres aires géographiques, ce qui, bien que nécessaire, ne remplace pas l’expertise et les connaissances accumulées sur la Russie. À long terme, je crains une véritable “déconnexion” des jeunes générations de chercheurs. Le manque d’accès au terrain, la raréfaction des échanges linguistiques et culturels risquent d’appauvrir notre compréhension mutuelle et de créer un vide d’expertise qui sera difficile à combler. Il faudra des années, voire des décennies, pour reconstruire ce qui a été détruit. L’enjeu est de taille pour la qualité de notre recherche et la richesse de notre enseignement. Cette raréfaction des échanges directs rend d’autant plus précieux le travail de fond mené par les bibliothèques et fonds documentaires russes de Paris, qui continuent de nourrir la recherche universitaire française sur la Russie malgré le contexte géopolitique.

Le rôle des associations et réseaux francophones dans la coopération culturelle
Camille Andreev : Face à ces difficultés institutionnelles, les réseaux informels et les associations jouent-ils un rôle encore plus crucial ? Comment des structures comme le CQMI ou les alliances francophones contribuent-elles à maintenir un dialogue culturel et humain, et quels sont les défis qu'elles rencontrent dans ce contexte de relations tendues entre États ?
Professeure Hélène Dubois : Absolument, leur rôle est devenu plus que jamais essentiel. Lorsque les canaux officiels se ferment, ce sont ces "ponts humains" qui permettent de maintenir un minimum de dialogue et de compréhension mutuelle. Des associations comme le CQMI, les Alliances Françaises, ou d'autres réseaux francophones locaux en Russie, notamment dans des villes comme Ekaterinbourg, deviennent des bastions où la culture française continue d'être valorisée et où des échanges, même modestes, peuvent encore avoir lieu. Elles offrent des espaces de rencontre, d'apprentissage linguistique et de découverte culturelle qui sont vitaux pour éviter une rupture totale. Elles incarnent une forme de diplomatie citoyenne, une coopération culturelle qui échappe, autant que possible, aux tensions géopolitiques.
Leur contribution est précieuse : en organisant des événements culturels, des cours de langue, des conférences, elles nourrissent une curiosité réciproque et une volonté de dialogue qui ne s’éteignent pas. Elles permettent à des individus des deux côtés de maintenir des liens, de se sentir connectés malgré les difficultés. Cependant, elles ne sont pas exemptes de défis. Elles opèrent dans un environnement de plus en plus contraint, avec des financements parfois incertains et une surveillance accrue. La polarisation de l’opinion publique peut aussi rendre leur action plus délicate. Malgré cela, leur résilience est remarquable. Elles démontrent que l’attachement à la langue et à la culture française reste vivace en Russie, et vice-versa. Pour comprendre la pluralité des acteurs et des cultures dans cette région, je vous invite à lire ce portrait d’une ethnologue spécialiste des Bachkirs et Tatars de l’Oural. Ces initiatives, bien que non officielles, sont fondamentales pour préparer l’avenir.
La place de la littérature russe traduite et du Prix Russophonie dans les cursus universitaires français
Camille Andreev : Au-delà des échanges directs, la culture, et en particulier la littérature, est un vecteur puissant de compréhension. Comment la littérature russe traduite, et des initiatives comme le Prix Russophonie, sont-elles intégrées dans les cursus universitaires français, et quel rôle jouent-elles dans la formation des étudiants et dans la perception de la Russie en France ?
Professeure Hélène Dubois : La littérature russe, avec ses géants comme Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, et ses voix contemporaines, est absolument fondamentale pour comprendre la Russie dans toute sa complexité et ses nuances. Elle est bien sûr au cœur des cursus de slavistique, où elle est étudiée en version originale, mais la littérature russe traduite joue un rôle crucial bien au-delà de ces départements spécialisés. Elle est présente dans les programmes de littérature comparée, d'histoire des idées, de philosophie, et même parfois en géographie culturelle, car elle offre des clés de lecture inestimables sur la société, les mentalités et les paysages russes. Elle permet aux étudiants non russophones d'accéder à cette richesse intellectuelle et émotionnelle.
Le Prix Russophonie, dont vous pouvez retrouver les portraits de plusieurs traducteurs primés, est à cet égard une initiative exemplaire. En récompensant chaque année la meilleure traduction littéraire du russe vers le français, il met en lumière le travail essentiel des traducteurs et valorise la production littéraire contemporaine russe. Dans nos universités, ce prix est souvent mentionné, ses lauréats étudiés, et il stimule l’intérêt pour des auteurs moins connus du grand public. Il contribue à déconstruire les stéréotypes et à offrir une vision plus diversifiée et actuelle de la création littéraire russe. Il est vital de continuer à promouvoir la découverte de la littérature russe traduite en profondeur car elle est un antidote puissant aux simplifications et un pont culturel irremplaçable qui transcende les frontières et les conjonctures politiques.
Perspectives d’avenir de la coopération universitaire franco-russe
Camille Andreev : Malgré le tableau que vous dressez, marqué par les défis actuels, il est important de se tourner vers l'avenir. Quelles sont, selon vous, les perspectives à long terme pour la coopération universitaire franco-russe ? Existe-t-il des modèles innovants ou des domaines où le dialogue pourrait être maintenu, voire relancé, pour les générations futures d'étudiants et de chercheurs ?
Professeure Hélène Dubois : Il est vrai que le tableau actuel est sombre, et il serait illusoire de nier l'ampleur des difficultés. Cependant, je suis convaincue que l'impératif de la coopération universitaire et scientifique demeure, car le savoir n'a pas de frontières et la compréhension mutuelle est un rempart contre l'ignorance. À long terme, la coopération franco-russe retrouvera son chemin, même si elle prendra des formes différentes. L'histoire nous a montré que les périodes de tension sont souvent suivies de moments de réouverture, et il est de notre responsabilité de maintenir des braises pour que le feu puisse reprendre.
Les domaines potentiels de relance pourraient être ceux qui transcendent les clivages politiques, comme les sciences fondamentales, la recherche sur le climat et l’environnement, ou certaines facettes des sciences humaines qui favorisent le dialogue interculturel sans être perçues comme politisées. Nous pourrions envisager des modèles plus décentralisés, s’appuyant davantage sur des initiatives individuelles ou sur des collaborations triangulaires impliquant un troisième pays neutre. Les plateformes numériques, malgré leurs limites, pourraient également servir à maintenir des échanges de connaissances et des séminaires virtuels. La clé sera de préserver les compétences linguistiques et culturelles, de continuer à former des russisants en France et des francophones en Russie, car ce sont eux qui, demain, seront les artisans de cette reprise. Il ne s’agit pas de faire comme si de rien n’était, mais de croire en la valeur intrinsèque de l’échange académique pour une meilleure compréhension du monde.
Questions rapides : les idées recues
La coopération universitaire franco-russe est entièrement à l’arrêt ?
Faux. Si les échanges institutionnels majeurs sont suspendus, des collaborations individuelles et le rôle des associations culturelles maintiennent des liens essentiels.
L’Oural est uniquement une région industrielle sans intérêt culturel ?
Faux. L’Oural est riche d’un patrimoine naturel exceptionnel et d’une grande diversité ethnique et culturelle, offrant des terrains d’études passionnants.
Les chercheurs en sciences humaines sont moins impactés par la situation que ceux en sciences exactes ?
Faux. L’accès au terrain, aux archives et la difficulté des mobilités pèsent lourdement sur la recherche en sciences humaines, essentielle pour la compréhension des sociétés.
Le français est une langue marginale en Russie, hormis à Moscou et Saint-Pétersbourg ?
Faux. Il existe des poches de francophonie et un intérêt pour la culture française dans de nombreuses villes russes, y compris dans l’Oural, souvent soutenues par des associations.
Les universités russes sont totalement isolées du monde académique occidental ?
Faux. Bien que les contacts soient réduits, des initiatives individuelles de publication ou de participation à des conférences en ligne subsistent, témoignant d’une volonté de maintenir le dialogue scientifique.
Conclusion — les 3 choses a retenir
- La richesse de l’Oural comme terrain d’étude : Cette région charnière offre des perspectives uniques pour la géographie humaine et les sciences sociales, malgré les défis d’accès et de complexité.
- L’impact majeur de la géopolitique sur les échanges : La suspension des programmes institutionnels a créé un vide, mais la résilience des individus et des réseaux informels est cruciale pour maintenir les liens.
- La culture comme pont indéfectible : La littérature traduite et les initiatives comme le Prix Russophonie, ainsi que le rôle des associations francophones, sont des vecteurs essentiels de compréhension mutuelle et des garants du dialogue futur.
Malgré les turbulences actuelles, la Professeure Dubois souligne l’importance vitale de ne pas rompre tous les ponts. Si la coopération universitaire franco-russe traverse une période de gel, la flamme de l’échange intellectuel et culturel doit être entretenue par des initiatives individuelles et associatives. L’avenir dépendra de notre capacité à préserver les compétences linguistiques et les connaissances mutuelles, en attendant des jours meilleurs où de nouvelles formes de collaboration pourront émerger. La compréhension entre les peuples, nourrie par le savoir et la culture, reste un objectif fondamental, même dans les contextes les plus adverses.